
Je n’ai plus de frein, aucun.
Désormais rien ne viendra circonscrire mon ambition - encore moins la circoncire.
D’où ma jubilation du moment : je fais la nique à tous ceux qui ne daignèrent croire en
moi.
Et oui, ma carrière se met en branle, c’est certifié à présent, même incrusté noir sur blanc.
Comme quoi 85 millimètres de long sur 55 de large peuvent être assez jouissifs parfois…
De nouveau je reluque, tout fébrile, le bout de bristol sérigraphié que me tend Eliette Redway :
- Yves LANDE -
Chef d’équipe DIV / CAL / PPC
Poste : 21.05
Courriel : lande.yves@wbcf.com
Un instant, j’en reste estomaqué, comme soufflé, époustouflé, proprement coi…
(Nan, pas coït idiot ! - coi j’ai dit).
Puis, sans crier gare, voici qu’une ardente pulsion zigzague le long de mon échine.
Ô je tente bien de la réfréner cette fulgurance. En vain tu penses.
Foutre ! Je…je sens que ça vient…noooooOOON…Rhââââ !!!
...et je balance là : « Purée, ma toute-toute première Carte De Visite ! ».
La surnommée Kelly D. Hott, que pourtant je devine piètre puritaine, s’empourpre simultanément.
Plus à vrai dire, elle rougeoie.
Mais bon sang, tout cela n’a pas de sens...
Certes, ma joie fût probablement un poil trop, euh…démonstrative. Je le concède.
De là à susciter une telle commotion, honnêtement, à quoi ça rime ?
Putain, ce n’est tout de même pas un crime !
Une fois n‘est pas coutume, mon contentement s’exprime...
Et il aurait fallu que je le réprime ?
Impossible !
Alors quoi ? Voudrait-elle en prime que je déprime ?
Impensable !
Car ce modeste coupon, pour le narcisse que je suis, c’est la cime de la frime. Point.
Ouais c’est ça, précisément : cet imprimé impressionne, et la progéniture du grand manitou s’effarouche des grandes giclées de testostérone dont je l’arrose, voilà tout.
Ok, je sais, certains bougonnent déjà : « Moi, moi, émois, patin, couffin…ras la casquette de son nombrilisme maladif ! ».
Allons bonne gens, du calme s’il vous plait, faut resituer un minimum : après ma descente aux enfers d’hier, aujourd’hui je revis. Un zeste de charité que diable…
Concevez qu’en pleine ascension sociale je puisse me sentir pousser des ailes.
Dîtes voir, pas étonnant que je sois aux anges.
Même mon numéro de ligne téléphonique est un présage divin. Number 21.05.
Vous imaginez ?
21.05…pile dans le mille : le 21 Mai…le jour de l’Ascension !!!
Si ça ce n’est pas le signe de ma résurrection, je veux bien qu’on me flagelle avec des orties fraîches.
Quand enfin je redescends sur terre, Kelly-iette continue de m’ausculter, manifestement interloquée.
Waouh...j’hallucine : s’oserait-elle à simuler la pudibonderie dans les grandes largeurs ?
Bah non, en fait non. Loin s’en faut.
Elle a juste l’air intimidée, et sincèrement en plus.
A mon tour je la scrute, mais ne décèle pas trace de mascarade sous son rimmel.
Bizarre, bizarre.
Pourtant, j’aurai fort parié qu’elle en avait déjà vu de toutes les couleurs la sainte nitouche - des verges et des pas dures.
Puis, tiens...pour le coup je réalise que c’est bien la première fois que je la mate...
Vraiment, j’entends. Du genre dans les moindres détails quoi.
Et non des moindres, pour ça, vous pouvez me croire !
Boum, feu à volonté !!!
D’emblée je sillonne ses interminables cheveux auburn, sortes de coulées de lave qui se déversent abondamment à flanc. Un vaste incendie de kératine.
Cette indécente incandescence m’attise dare dare, pour ne pas dire me chauffe à blanc.
D’ailleurs, en glissant mes prunelles dans le brasier je manque de les y perdre, car ma petite flânerie s’est prolongée presque innocemment sur sa cambrure, ou résumerais-je, sur la sculpture parfaitement ciselée qui lui sert de.
Warning ! Warning !
Mes tempes pulsent à 190 BPM et se perlent d’une suée d’extase.
Ainsi porté à ébullition, les sens à vif je trésaille. Un peu, beaucoup, à la folie…
Si bien que le parcours de ses jambes kilométriques hache menu les miennes.
Sur ce, pas de sursis puisque la bougresse, de ses pupilles irisées par un vert infernal, me met littéralement en joue.
Son regard m’hypnotise, me harponne, me transperce.
De guerre lasse j’abdique et échoue, vaincu, entre ses seins à en damner un.
Cessez-le-feu, je me rends !!!
[ Flash info ]
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonsoir !
EXCLUSIF : tout de suite rubrique faits divers - nous venons d’apprendre de source sûre qu’un véritable arsenal a été démantelé chez Miss Kelly : ses yeux revolver, des obus détonants aux tétons flingueurs, un pétard de compète, et pire si affinités...
Mais abrégeons, vous avez sûrement saisi le scénar ; gainée dans sa chair de canon, la fille de mon patron est une bombe anatomique digne des meilleurs rayons X.
Mazette ! Comment avais-je pu passer à côté de son esthétique sans qu’elle ne m’explose au visage ?
Pauvre de moi...pauvre fou.
Toutefois je sens confusément que ma prospection a fait grimper sa gêne.
En conséquence je stoppe net cette visite topographique.
Ah pas par envie, ça non, car le désir me taraude voire me tabasse.
Disons plutôt par stratégie machiavélique : à la guerre comme à la guerre.
Un peu de jugeote Yves - commandement numéro 1 : ne jamais prendre d’assaut une jouvencelle en faisant le mâle impatient.
Non, mieux, tenter la diversion « malin, pas chiant » ; ou traduisez, qui régit son mal en patience.
En effet, ne dit-on pas que tout vient à poil à qui sait attendre ?
Bon, plus facile à dire qu’à ne pas faire au final.
Parce que c’est bien beau de jouer le poétique bluffeur…mais l’excitation qui bande tout mes muscles se réforme fissa en une intolérable torture !
Conclusion : ce matin je m’engage et pour autant, perclus de frustration, je tiens plus du vétéran que de la
recrue.
D’ailleurs…aille…ma clavicule droite me lance insidieusement.
Argh…ouais, exact ! Pfff…quel bleu-bite je fais !
Anesthésié par ma concupiscence, j’en ai fini par oublier le pondéreux barda que je me trimballe.
Un épais sac de jute dans lequel je transbahute des effets personnels, ceux-là même qui me déclareront sous peu apte au service.
Sitôt je farfouille mon paquetage pour en sortir pêle-mêle :
- 7 justificatifs de domicile de moins de 3 mois - et leur pendant automatique pour un ado de 25 ans : l’attestation d’hébergement signée de la main de ma chère et tendre mommy,
- Ma vitale Carte Vitale,
- Une prise de sang. Ou pour être rigoureux, 3 tubes vermillons pleins de mon hémoglobine, dont le dernier pourrait s’appeler « perte impromptue de connaissance dans le labo, merci bien, la honte »,
- Un extrait de casier judiciaire, vierge, mais pas de tout soupçon (mon activité de petit chimiste, souvenez-vous…),
- Mes bulletins de notes depuis le Cours Préparatoire - cahiers de vacances inclus,
- Les originaux de mes diplômes (sacrebleu, ce qu’ils prennent comme place ! Etait-ce vraiment nécessaire que je les ramène sous cadre ?…J’ai comme un doute maintenant…),
- La photocopie couleur recto verso de ma Carte d’Identité, copie authentifiée conforme en mairie de naissance par un huissier de justice assermenté sous contrôle d’un clerc de notaire polyglotte (oui, moi non plus je n’ai pas compris ce que venait faire la linguistique dans tout ce fourbi),
- Un RIB accompagné d’un chèque annulé instamment barré en pointillés strictement symétriques par un marqueur indélébile à pointe conique et encre pigmentée à base d'eau,
- Une photo de profil de mon chargé de clientèle bancaire en sépia format A3,
- Et une ribambelle d’échantillons de fluides corporels que la bienséance m’oblige ici à
taire…
La grande muette se met dès lors à ramasser paperasses et breloques, opinant tout juste du chef.
Elle me lorgne encore avec insistance. Là, je n’y tiens plus :
- Bon, ça va maintenant.
- Hein, quoi ?
- Oh faites pas votre mijaurée !
- Oui, mais...
- Stop. Pas de ça avec moi !
- C’est que votre...
- Votre…rien du tout. Depuis toute à l’heure je m’exécute tel un bon petit soldat et vous, vous demeurez sans mot dire. C’est malpoli, vexant, petit !
- Mais votre...
- Vous me jugez, vous me jaugez...c’est cela ? Bien si vous pensez que je vais rester comme ça, en permanence au garde à vous, sachez que…
- ...votre braguette : elle est béante !!!
Ouch ! Le coup bas.
Duraille.
Terminés la tête dans les nuages, ma trajectoire au zénith et tout le charabia sur mon ascension majestueuse.
Adieu les hautes sphères de la W.B.C.F.
Attention à l’atterrissage, attachez vos ceintures, zippez vos fermetures-éclair, ça va secouer méchant…
Mayday. Mayday. L’hôtesse a pris les commandes, moi j’ai perdu tout contrôle, bref on court à la catastrophe.
En gros, au vu de qui est son paternel, ce n’est pas demain la veille que je m’en vais prendre du galon.
Veuillez, je vous prie, consigner sur le livre de bord que je consens de suite à végéter quelques temps trou-fion (non, je vous en conjure, gardez vos mauvais jeux de mots, je n’ai point le cœur à rire...c’est pas de cul ce qui m’arrive...).
Pour sauver la face comme ma place et éviter ainsi de prendre un bouillon, je tente de ne pas en faire tout un plat. Va pour le profil bas. Oui, oui, je l’admets, j’ai un peu les
foies.
Me voici donc, bon gré, magret, faisant le canard pour esquiver le conflit : ni une, ni deux, et tout penaud, battant en retraite ventre à terre direction mon bureau.
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